Je voudrais tout d’abord vous remercier pour avoir organisé ce débat.
En effet, la question du renouvellement des formes de domination depuis l’accession aux indépendances des pays africains, est importante, non seulement pour comprendre la réalité de ces pays aujourd’hui mais aussi pour analyser l’évolution géopolitique du monde. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, des voix de contestations se font de plus en plus entendre pour la libération des pays colonisés. La résonance en Europe des luttes contre le colonialisme, aura pour effet leur appropriation par les organisations communistes et progressistes.
Au début des années 60, lorsque la décolonisation devient inévitable, les puissances coloniales, en premier lieu la France de De Gaulle et de Guy Mollet ont dû accepter l’Indépendance en se garantissant néanmoins le soutien politique et économique des nouveaux régimes.
Durant toute la guerre froide, l’Europe essayera de maintenir l’Afrique dans le giron occidental à grand coup d’aide au développement. Depuis les années 90 le "péril rouge" s’étant éloigné, les aides fondent, c’est aujourd’hui à l’Afrique de payer, j’y reviendrai plus tard.
Un demi-siècle après son Indépendance, l’Afrique est-elle parvenue à s’émanciper des ex-pays coloniaux pour accéder à l’autodétermination ? C’est ce que je vais essayer de développer à travers la politique française puis européenne en Afrique. Je finirai en expliquant les revendications des élus du Front de Gauche quant à ce sujet.
a) La colonisation "positive"
En 2005 le gouvernement français tente de réécrire l’histoire avec sa loi dite de la "colonisation positive".
En effet, la colonisation a été positive et ce pour trois raisons :
La raison économique : l’Afrique permet à la France d’accéder aux matières premières stratégiques comme l’uranium ou le pétrole et d’être une source de profit pour les sociétés coloniales (exploitation du cacao, banane, café, bois...).
La raison politique : L’Empire colonial de la France lui permet d’assurer un rôle de premier plan sur la scène internationale.
La raison occulte : Le détournement de la rente africaine permet de financer un certain nombre de partis de gouvernement.
Positive donc, la colonisation l’a été mais pas pour les peuples, c’est pour cela que cette loi donnera lieu à une forte mobilisation en France comme en Afrique notamment de la part des historiens et des forces progressistes. B) Permettre la perpétuation de ces intérêts : la Françafrique
La question essentielle pour les gouvernants français réside pourtant là : comment permettre la perpétuation des intérêts évoqués précédemment après l’accès à l’indépendance des colonies ? La Françafrique est née.
Depuis près de 50 ans, les pays francophones situés au sud du Sahara vivent avec des accords de coopération, notamment monétaires et militaires. Ceux-ci stipulent que "les matières premières et produits stratégiques" comme les hydrocarbures ou l’uranium doivent être vendus en priorité à la France.
Des bases militaires françaises restent implantées sur le continent africain de manière permanente notamment au Sénégal, Tchad, Gabon et Côte d’Ivoire. Elles regroupent un total de plusieurs milliers de soldats. La France fait également appel à des mercenaires lorsqu’elle ne peut pas agir directement. Les réseaux mafieux de la Françafrique ont déjà entraîné des assassinats, citons par exemple ceux du président togolais Sylvanus Olympio (1963) et du président burkinabé Tomas Sankara (1987) ou encore l’opposant tchadien Outel Bono assassiné à Paris en 1973.De même la complicité de la France dans des génocides comme ceux des Bamilékés au Cameroun de 1957 à 1970 ou au Rwanda en 1994, n’est plus à prouver.
Contrairement à l’idée développée parfois, la Françafrique est loin d’être morte et les liens tant économiques que politiques entre les différents dirigeants restent fondamentaux. Citons ici les visites de Sarkozy et de De Villepin en Afrique avant la campagne présidentielle de 2007 afin d’obtenir des financements ou encore ce ministre de Sarkozy limogé car il ne plaisait pas au président du Gabon Omar Bongo.
Aujourd’hui l’Afrique francophone reste d’une importance majeure pour les entreprises françaises et génère des dizaines de milliards d’euros chaque année. Citons ici l’entreprise Total au Congo Brazzaville et au Gabon. Dans ces pays ainsi qu’au Cameroun, le bois fait la fortune de Bolloré et Rougier, alors qu’au Mali l’or est une manne pour la Somadex, une filiale de Bouygues. On pourrait évidement aussi parler de l’exploitation du gaz en Algérie.
Les intérêts économiques, c’est aussi ce qui est privilégié par l’Union Européenne, c’est ce que je voudrais développer maintenant.
II. La politique de l’UE en Afrique
a) Les accords de partenariat
La révolte du peuple tunisien a souligné le fait que l’UE était prête à soutenir des dictatures pour peu que celles-ci appliquent le modèle économique néolibéral et garantissent les intérêts des entreprises européennes.
Il y a bien une clause relative aux droits de l’Homme dans les accords de partenariat mais elle est non contraignante, les droits économiques et sociaux des populations étant vu par ailleurs comme secondaires dans la conception des droits de l’Homme des dirigeants européens.
Aujourd’hui ces accords sont en cours de révision afin de les élargir mais rien ne laisse présager qu’ils le soient dans un sens plus social. Sur ce sujet comme sur bien d’autres, le parlement européen restant tributaire des décisions de la Commission et du Conseil.
Notons que malgré le rapport Goldstone qui dénonçait les abus d’Israël en matière de droit de l’Homme, un accord de partenariat avancé a été mis en œuvre, le même accord que l’on souhaitait effectuer avec le régime tunisien juste avant la chute de Ben Ali.
B) L’Afrique : laboratoire d’étude des politique néolibérales
De manière générale l’Afrique sert aujourd’hui de laboratoire d’étude des politiques néolibérales européennes, tout comme avant l’Amérique Latine servait de base d’expérimentation aux politiques étasuniennes.
Je voudrais ici prendre l’exemple des réformes européennes des universités et du processus de Bologne (réforme LMD) qui sont aujourd’hui également appliqués à des pays comme le Sénégal.
En Europe ces politiques conduisent à la privatisation de l’enseignement supérieur avec l’introduction des financements privés et des entreprises dans les conseils d’administrations des universités. Cela a conduit à des échecs cuisant tant en terme de qualité des enseignements que de l’objectif affiché de permettre aux étudiants de s’intégrer plus facilement au marché du travail.
Alors qu’il faudrait garantir un accès gratuit et massif aux universités avec des cursus de qualité permettant de déboucher sur un emploi stable mais aussi et surtout permettant de faire du savoir un vecteur d’émancipation, on préfère la rentabilité immédiate même si celle-ci est synonyme à terme de dévaluation des diplômes.
Comment peut-on penser que ce qui échoue en Europe réussira ailleurs ?
C) Les politiques européennes sur l’immigration
On ne pourrait pas parler des politiques vis-à-vis de l’Afrique sans parler des politiques migratoires et des directives nommées communément "directives de la honte".
Comme vous le savez, la France, avec ses politiques de quotas est à l’avant-garde de la réaction quant à ces directives.
Alors qu’il y a 30 ans les migrants étaient appelés à participer à l’économie nationale, ils sont aujourd’hui emprisonnés et rapatriés par charters même si leur pays d’origine est en guerre ou s’ils vivent en Europe depuis des années avec une famille et des enfants.
Plus grave encore, l’Europe demande aujourd’hui aux pays d’origine de participer aux coûts qu’entraîne l’expulsion des personnes en situation irrégulière. On exploite d’un côté les biens de ces pays, on leur demande de l’autre de rembourser le fait que ces mêmes politiques privent les populations de l’accès aux ressources et à l’emploi.
Dans le même temps, afin de se dédouaner, certains dirigeants redéveloppent des théories néo-malthusiennes selon lesquelles l’Afrique serait malade d’avoir trop d’enfants, cette surpopulation entraînant fatalement une incapacité à mettre en œuvre les politiques sociales nécessaires.
Face à cela et pour conclure, il ne s’agit pas de se résigner en se disant qu’il n’y a pas d’alternative.
Bien au contraire, l’action des élus du Front de Gauche et du groupe GUE/NGL au Parlement Européen et au niveau national nous permet de dénoncer ces politiques mais aussi de porter jusque dans les institutions la nécessité d’une Europe Sociale garante d’un nouveau développement Nord/Sud basé sur l’égalité et la solidarité entre les différentes parties et ayant pour priorité de garantir les besoins sociaux, économiques, écologiques et politiques des populations concernées.
Pour cela, nous exigeons l’annulation et la réparation de cette dette injuste qui est imposée aux pays du sud depuis des décennies. Il nous faut également dès aujourd’hui lutter pour l’autodétermination réelle des peuples et contre les ingérences en Afrique, mais en Europe aussi, où la volonté populaire est trop souvent bafouée.
Je voudrais ajouter qu’il ne suffira pas de l’action des élus progressistes pour créer cette alternative mais qu’il nous faut construire une mobilisation populaire d’ampleur. Celle qui hier a permis de mettre fin au régime de l’apartheid. Celle qui permet aujourd’hui au peuple tunisien de s’affranchir du régime dictatorial de Ben Ali. Et celle qui je l’espère, nous permettra bientôt de construire des lendemains qui chantent pour tous !