Nicolas Sarkozy se prend-il pour le nouveau gendarme du monde ? Il faut croire que les fronts afghan et libyen ne suffisaient plus à l’hôte de l’Élysée, pris, depuis ses déboires tunisien et égyptien, d’un inquiétant activisme militaire. Pour la seconde fois en deux semaines, la France est entrée en guerre. Lundi soir, arguant d’une demande onusienne et de « l’urgence » de protéger les populations civiles, des hélicoptères de la force française « Licorne » ont pris part, avec des engins de la mission des Nations unies en Côte d’Ivoire (Onuci), au bombardement de plusieurs sites stratégiques à Abidjan. Principales cibles : les camps militaires d’Agban et d’Akouédo, mais aussi le palais présidentiel et la résidence de Laurent Gbagbo.
Après en avoir quasiment doublé les effectifs en quelques jours, Nicolas Sarkozy a dépêché, aux côtés de l’un des belligérants, Alassane Ouattara, cette même force « Licorne » qui ouvrit le feu, le 9 novembre 2004, sur les manifestants de l’Hôtel Ivoire, faisant plus de soixante morts. Quelques jours auparavant, les forces françaises avaient détruit l’aviation militaire ivoirienne, après que celle-ci eut touché, lors d’une offensive en zone rebelle, la base aérienne française de Bouaké, tuant neuf soldats.
La France est un protagoniste de premier plan dans la crise politico-militaire qui déchire, depuis huit ans, une Côte d’Ivoire coupée en deux. Elle l’a confirmé, lundi, en répondant aux pressants appels du camp Ouattara, qui réclamait depuis plusieurs jours une « forte implication de la France » pour mener son « assaut final » contre Laurent Gbgabo.
Le 4 janvier dernier, pourtant, Nicolas Sarkozy affirmait, à l’occasion de ses voeux aux forces armées, à Saint-Dizier : « Nos soldats – les soldats de la France – n’ont pas vocation à s’ingérer dans les affaires intérieures de ce pays. » Voilà pourtant qui est fait, sans même que le Parlement français ait été saisi ni même informé de cette nouvelle expédition militaire. C’est seulement après les premiers bombardements que l’Élysée a diffusé, lundi soir, une lettre du secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, exhortant Nicolas Sarkozy à « lancer des opérations militaires nécessaires pour mettre hors d’état de nuire les armes lourdes qui sont utilisées contre les populations civiles et les casques bleus ». Curieuse sollicitation, quand la charte des Nations unies bannit le recours à la force. Dans la même missive, Ban Ki-moon invoque la résolution 1975 du Conseil de sécurité de l’ONU demandant à l’Onuci de faire usage de « tous les moyens nécessaires » pour prévenir l’usage d’armes lourdes contre des civils. La France se prévaut aujourd’hui de cette résolution, adoptée à son initiative, comme d’ailleurs toutes les résolutions du Conseil de sécurité relatives à la Côte d’Ivoire depuis 2002.
Comme en Libye, c’est l’impérieuse nécessité d’épargner aux populations civiles « un bain de sang » qui est invoquée pour justifier l’ingérence et les bombardements. Force « de réaction rapide » officiellement chargée, depuis 2002, de soutenir la force onusienne en Côte d’Ivoire, mais sous commandement français, « Licorne » est intervenue dans « un seul objectif : aider l’Onuci à neutraliser les armes lourdes détenues par les forces de Gbagbo », expliquait hier le porte-parole du Quai d’Orsay, Bernard Valero. La passivité face aux massacres dont sont accusées les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) d’Alassane Ouattara dans l’ouest ivoirien, comme les cibles non militaires visées à Abidjan ne laissent pourtant guère de doute quant aux objectifs réellement poursuivis. Il s’agit bien d’appuyer l’offensive militaire des FRCI, préparée de longue date et encouragée par Paris, pour en finir avec un Laurent Gbagbo accroché au pouvoir. Et installer Alassane Ouattara, dont la victoire à l’élection présidentielle a été reconnue par les grandes puissances, par les institutions internationales et par l’Union africaine (UA). La France « souhaite que l’ordre démocratique prévale à nouveau en Côte d’Ivoire », fait encore valoir le Quai d’Orsay. Sentiment louable, que l’on prendrait volontiers au sérieux si l’ex-puissance coloniale ne faisait preuve d’une complaisance coupable vis-à-vis de quelques dictateurs amis. Comme le Camerounais Paul Biya, le Burkinabé Blaise Compaoré, ou encore le Gabonais Ali Bongo, « élu » en septembre 2009 au terme d’une élection dont le trucage est un secret de polichinelle.
Entre les deux clans, tous deux coupables de violences et d’exactions, qui prennent la Côte d’Ivoire en otage depuis plus de quatre mois, la France avait déjà choisi son camp. Elle soutient désormais ouvertement, sur le plan militaire, celui d’Alassane Ouattara. Ne lit-on pas, sur le site Internet de l’Élysée : « En Afrique comme ailleurs, nous avons des intérêts que nous devons assumer » ? Ces intérêts, le socialiste Laurent Gbagbo, allié de grands groupes français comme Bolloré, ne les a jamais sérieusement menacés. Mais Alassane Ouattara, ancien premier ministre du père de la Françafrique Félix Houphouët Boigny, ex-directeur Afrique du FMI, marié à Neuilly par Nicolas Sarkozy, avait, depuis longtemps, les faveurs de l’Élysée. Son installation au pouvoir par les armes, avec l’aide de Paris, augure mal des futurs développements d’une crise profonde, complexe, qui ne saurait se résumer à un simple contentieux électoral. « Quand la Côte d’Ivoire tousse, c’est toute la sous-région qui s’enrhume », dit-on en Afrique de l’Ouest. Le choix d’une solution militaire, sévèrement critiqué par l’Union africaine et par l’Afrique du Sud, produira forcément des répliques dans les pays voisins, déjà fragiles aux plans économique, social, humanitaire.
S’agissant de la France, cette nouvelle intervention militaire confirme la conversion de Nicolas Sarkozy à un interventionnisme décomplexé. Désormais, c’est le droit d’ingérence qui tient lieu de politique étrangère. Après la Libye, après la Côte d’Ivoire, quelle sera la prochaine expédition ?
Rosa Moussaoui