Mouvement des jeunes communistes
Accueil  >  Archives
Corée À propos du bombardement de l’île de Yeonpyeong

Le 23 novembre 2010 l’artillerie de la République populaire démocratique de Corée (RPDC) bombardait l’île sud-coréenne de Yeonpyeong. Quelques dizaines d’obus s’abattaient sur cette petite île, faisant plusieurs victimes, militaires et civiles, ainsi qu’une vingtaine de blessés. Cet acte est fort préoccupant assurément et la décision qui l’a précédé éclaire tous les enjeux en cours dans cette région, les équilibres régionaux et les rapports stratégiques des principales puissances impliquées. Cette crise, ou cette mini-crise, dans ses éléments de dramatisation, souligne encore une fois combien un ordre international ne saurait être fondé sur les seuls rapports de force pour construire un monde de paix profitable à tous les Hommes.

Ce coup de semonce n’est pas survenu dans un ciel serein. Il s’inscrit dans une tradition de tension qui connaît des épisodes d’exacerbation : en juin 1999, un premier incident meurtrier à proximité de l’île de Yeonpyeong ; en juin 2002, seconde « bataille » de Yeonpyeong ; en novembre 2009, un engagement d’artillerie ; en mars 2010, la corvette sud-coréenne Cheonan – « Paix Céleste » – sombre, victime d’une torpille nord-coréenne, selon les Sud-coréens *. Cette tension est illustrée par la fréquence et l’ampleur des manœuvres militaires conduites par les États-Unis et leurs alliés sud-coréens et japonais, manœuvres d’entraînement tout autant que d’intimidation.

L’armistice du 27 juillet 1953 arrêta les combats, mais il n’a jamais été parachevé d’un traité de paix en bonne et due forme. Le 38ème parallèle fut retenu comme frontière terrestre entre les deux États, entouré d’une zone démilitarisée. La frontière maritime, par contre, ne fut pas mentionnée dans le traité d’armistice. Elle ne fut instituée, unilatéralement, que quelque temps plus tard, par le commandement des Nations unies. Elle constitue de fait, sous le terme de NLL (« Northern Limit Line »), la limite des eaux territoriales respectives des deux États coréens. Jusqu’au milieu des années 90, la RPDC a reconnu tacitement cette frontière maritime, comme en témoignent le communiqué conjoint intercoréen du 4 juillet 1972 et l’accord de « réconciliation, non-agression, échanges et coopération » de 1992.

Cette île de Yeonpyeong est située à moins de 16 km de la côte occidentale de la Corée du Nord, en Mer de Chine (Mer jaune), juste à la limite de la fameuse NLL. Elle fait partie d’un ensemble de 5 îles sur lequel la souveraineté sud-coréenne a été reconnue et acceptée à la suite de l’armistice de 1953. Les deux parties s’étaient engagées à retirer leurs forces armées sur les positions qu’elles occupaient à la date du 24 juin 1953. Ainsi l’archipel dont fait partie l’île de Yeonpyeong est-il rentré alors sous le contrôle de la Corée du Sud.

À partir du milieu des années 90, la RPDC change de position. Elle avance que la NLL est invalide, dans la mesure où la convention des Nations unies sur le droit de la mer stipule une extension à 12 miles nautiques (environ 22 km) comme limite des eaux territoriales. Ce changement, quel qu’en soit le fondement juridique, ne peut se comprendre sans référence à la situation politique qui prévaut dans la péninsule : les États-Unis, toujours présents militairement depuis 1953, attendent, prédisent l’effondrement de la RPDC et fondent toute leur politique sur ce souhait qu’ils estiment imminent depuis 20 ans ; le gouvernement sud-coréen de Lee Myun Bak, s’inscrit dans la même perspective pour conduire à une réunification par absorption de la Corée du Nord ; la RPDC entend utiliser ses capacités nucléaires pour garantir sa sécurité et son droit à l’existence dans le cadre des discussions multilatérales sur sa dénucléarisation.

Cet épisode brutal a bien sûr donné lieu à un ensemble de réactions des grandes et moins grandes puissances.

● La Corée du Sud a évidemment condamné cette agression. Mais elle s’est refusé à toute action militaire de représailles tant que la Corée du Nord ne lancerait pas une seconde attaque.

● Au Japon, les réponses ont été unanimes à condamner le bombardement. Le Parti communiste japonais, par la voix de Shii Kazuo, son président, a argumenté que, malgré le différend quant à l’interprétation de la NLL et donc de la présence des forces maritimes en manœuvre, le recours à cette attaque de représailles, avec ses victimes civiles, était inacceptable. Il a demandé que toutes les parties impliquées, dont la Corée du Sud, « résolvent ce problème par des efforts diplomatiques et politiques de sorte que cet incident ne contribue à accroître la tension militaire et ne débouche sur un autre conflit armé » (25 novembre 2010,Akahata). Au-delà de la condamnation, l’incident de Yeonpyeong sert à d’autres objectifs pour les forces de droite et du centre qui, de ce point de vue, se retrouvent sur la même longueur d’onde : non reprise des discussions à six sur la dénucléarisation de la Corée du Nord ; révision de la loi qui interdit aux forces armées, « Forces japonaises d’autodéfense », toute intervention militaire à l’extérieur du territoire national.

● La République populaire de Chine, comme la Russie, sans s’engager sur la nature même de l’incident, appellent résolument à la modération. Lors d’une conversation téléphonique entre Obama et Hu Jintao, le président chinois a insisté sur la nécessité d’une réponse « calme et rationnelle » (AFP, Washington, 07/12/2010). Le conseiller d’État Dai Bingguo est venu, à Pyongyang, le 09/12/2010, conforter Kim Jong-Il et le communiqué l’exprime en des termes très diplomatiques : « Les deux parties sont parvenues à un consensus sur leurs relations bilatérales et la situation dans la péninsule coréenne, à l’issue de discussions sincères et approfondies » (publié par l’Express, ce même jour). Dans un article publié le 7 décembre par le Quotidien du Peuple, Zhang Liangui, professeur à l’École du Parti du CC du PCC, résume la crainte des Chinois d’une détérioration nouvelle de la situation dans la Péninsule, d’un retour à une atmosphère de « guerre froide » en Corée du Sud avec le changement récent du ministre de la Défense et la relance des critiques sur la « partialité » de la Chine en faveur de la Corée du Nord. Et il rappelle qu’un des principes de la politique internationale de la Chine, dans la ligne de l’héritage de Deng Xiaoping, est « d’agir comme un pays responsable », ce qu’il estime son pays faire réellement en prônant la modération et le calme.

● Les États-Unis saisissent l’opportunité de cette crise pour consolider l’alliance militaire qui les lie respectivement au Japon et à la Corée du Sud. Dans ce cadre, l’amiral Mike Mullen, chef d’état-major interarmes américain, en visite à Séoul, ne vient-il pas de déclarer qu’il ressentait « une vraie urgence » à renforcer les liens entre les trois pays pour mettre sur pied une véritable coopération militaire tripartite (Le Monde avec AFP, 09/12/2010). Il semble bien qu’au-delà de cette dimension militaire, il y ait dans l’optique des États-Unis comme l’esquisse d’un changement d’attitude vis-à-vis de la Chine, ce que ressentait ainsi Zhang Liangui, cité ci-dessus, lorsqu’il écrit : « Et à présent les États-Unis renforcent leur présence militaire en Asie de l’Est en décrivant la Chine comme une “alliée de la RPDC” ».

● La France de Nicolas Sarkozy s’est limitée à suivre sans retenue l’attitude des États-Unis. Il est bien évident que le bras de fer qui se joue sur la dénucléarisation de la RPDC ne trouvera aucune solution « diplomatique » tant que les États-Unis et, dans la foulée, leurs alliés fonderont leur démarche sur l’attente d’un effondrement du régime. Cette hypothèse est bien sûr incompatible avec toute avancée dans les discussions du « groupe des six » en charge de la recherche de la dénucléarisation, et donc de la définition d’un modus vivendi dans les rapports entre les deux États coréens avec la perspective à terme d’une réunification démocratique. Alors, des événements lourds de dangers, aux conséquences imprévisibles, risquent de se renouveler.

Cela étant, nous ne pouvons pas considérer que l’initiative nord-coréenne soit soutenable, et encore moins qu’elle puisse constituer un moyen admissible de réponse à la pratique répétitive des manœuvres militaires en bordure immédiate de la NLL.

Pierre Marcie collaborateur des Relations internationales

* cf. l’article de Patrice Jorland publié par la Fondation Gabriel Péri (http://www.gabrielperi.fr/Le-naufrage-de-la-Paix-Celeste) pour une discussion des enjeux géostratégiques et des jeux quelquefois pervers comme ceux qui ont présidé à l’enquête sur le naufrage de la corvette Cheonan (p. 3) et au refus de prendre en compte les résultats apportés par la contre-enquête des experts russes (pp. 15-16 en post-scriptum).


contact | Logiciels libres | Plan du site
MJCF : 2, pl de Colonel Fabien 75019 PARIS - télephone : 01.40.40.12.45